Hier, nous avons passé l’après-midi avec Richard Bellia, photographe rock qui a réalisé des portraits de The Cure, Nirvana, Iggy Pop et pas mal d’autres artistes de plein de courants musicaux. Il est justement en pleine préparation d’un livre qui retrace 35 ans de photo musicale, mais ce n’est pas tout puisqu’il y a trois expos qui se préparent : une à Lyon pour les 100 ans du Comoedia, une autre à Marseille pour le festival Marsatac et une à l’hôtel Pullman de Londres. Ready pour la lecture ? Go !

 

Flowr : comment se déroule le processus pour créer le livre ?

Richard Bellia : Ca fonctionne vraiment de manière très simple comme un entonnoir, c’est à dire quelles photos j’ai prises, lesquelles je sélectionne. A ce moment-là j’ai 2000 photos que je fais donc scanner en deux exemplaires : un en haute définition pour les dossiers du bouquin et un en basse définition pour jouer aux cartes et constituer les pages.

La narration se fait par double page, c’est à dire que chaque fois que tu ouvres le bouquin, il y a une histoire qui t’apparaît. Il va y avoir 352 doubles pages, je dois également trouver dans quel ordre je les mets.

Collage d'une page du livre avec des photos de festivals

Collage d’une page du livre avec des photos de festivals

Comme c’est un livre, tu racontes une histoire aux gens. Pour qu’ils aiment le bouquin et qu’ils apprennent quelque chose, il faut que j’arrive à raconter l’histoire. C’est pas un bouquin pour gonfler le torse en disant : « Hé t’as vu tout ce que j’ai fait ? ».

Pour construire l’histoire, je fonctionne avec des enveloppes qui contiennent les photos. Là il y a « Hip hop »,  « Heavy Metal », « Irlandais »… Assez souvent, j’ouvre une ou deux enveloppes et j’essaie de trouver un truc qui les relie.

L’idée c’est que chaque photo qui est dans le bouquin justifie sa présence par celle qui est juste avant et celle qui est juste après. Par exemple, Joseph d’Anvers, Bashung puis Miossec puis Hallyday puis Eddie Mitchell.

Il y a aussi des thèmes, comme les poseurs anglais. On a par exemple trois doubles pages sur Bowie, suivies de tout un tas d’anglais un peu maniérés, poseurs. Donc Depeche Mode est tout près mais aussi Bauhaus, And also the Trees… Si dans ma tête, Depeche Mode est un groupe plus important, en tournant les pages, on sentirait que je suis en train de le dire. Et là, on sent que je suis en train de ne pas le dire… C’est toute la subtilité de la narration !

Il y aussi les Irlandais, on part des Waterboys, puis Van Morrisson et U2. Cela donne une autre façon d’approcher U2, parce que c’est du jus d’Irlande avec des guitares et ça s’entend.

 

Flowr : C’est donc ton approche qui se tisse au fil des pages ?

RB : La photo est l’art le plus fin de tous les arts graphiques.  Même quand ta  photo fait 60 par 80 cm, tu peux regarder le moindre centimètre carré à la loupe, et il y a de l’information, de la matière. Et c’est super facile ! Du coup ce qui est intéressant, c’est que la plus-value c’est toi, ton regard.

Le livre s’appelle « Un œil sur la musique » donc il n’avance pas masqué, il y a mon regard. Par exemple, Indochine pour moi, ce sont des mecs qui ont fait un truc pas trop mal dans les années 80 avec « L’Aventurier » donc ils sont avec d’autres groupes qui ont fait un truc pas trop mal dans les années 80 comme Elegance (« Vacances j’oublie tout ») et Agathe (« Je veux pas rentrer chez moi seule »).

 

Flowr : Tu en es à quel stade dans la préparation du livre ?

RB: Il me reste 40 doubles pages à finir, et après il faut que j’écrive les textes qui vont avec. Ensuite, il reste la maquette à monter. Après on passe au financement : en additionnant tout, on est à peu près à 100 000 euros.  J’ai un gros procès aux Etats-Unis dont l’issue devrait m’aider à en financer une partie.

Le bouquin va faire 5 kilos, je prévois de sortir 3 000 exemplaires, donc ça fait 15 tonnes de papier à commander.

 

Flowr : Tu l’édites à ton compte ?

RB : Oui, il y a déjà à peu près 95 % du boulot qui est fait : les photos je les ai faites, je suis allé les chercher, elles sont bien conservées, bien classées. Il y a une unité de travail, c’est mon œil et toujours le même matériel.

Je ne vais pas aller voir un mec qui va me dire « Je te paie les frais d’imprimerie et en échange, je te reverse 8 % des recettes ».  Quand tu cours un 400 mètres, tu ne t’arrêtes pas à 350, tu vas au bout. Là, c’est pareil, je gère jusqu’au bout.

 

Flowr : Parlons un peu de ton expo au Comoedia qui démarre mardi…

RB : En fait, le Comoedia organise des avant-premières, des conférences auxquelles participent des acteurs, des réalisateurs. Et ils m’ont demandé de photographier ceux qui venaient pendant une année, j’ai photographié une vingtaine de personnes en tout.

Il y a deux ou trois contraintes dans cet exercice. Déjà tu n’as pas le temps, cela se compte généralement en secondes.  De toute façon, si au bout de 50 secondes, t’as pas réussi à faire une bonne photo, il faut changer de métier.

La deuxième, c’est que l’endroit est assez mal éclairé et pas très varié. Et la troisième contrainte,  c’est la difficulté à obtenir quelque chose des acteurs. Un portrait est réussi parce qu’un modèle a un truc dans ses yeux et que la lumière est bonne. Ils arrivent à bien se placer mais c’est dur d’avoir une étincelle dans l’œil, de la complicité. C’est moins dur avec les réalisateurs, comme Gondry ou Cimino.

Il y a quand même quelques photos qui déchirent mais je n’ai pas le même rapport avec la musique qu’avec le cinéma.  Je suis plus facilement fasciné par un mec qui te scotche avec trois accords que par un réalisateur ou un acteur derrière lequel il y a une industrie pour réaliser un film.

Flowr : C’est toi qui a choisi la programmation de « This is Spinal Tap » après le vernissage ?

RB : Oui, il est généralement considéré comme le meilleur film parodique sur le milieu de la musique. Et puis, j’ai une théorie sur le fait qu’il y a du Scorcese dedans aussi : il a une filiation directe avec « The Last Waltz », le documentaire-concert filmé par Scorcese sorti quatre ans avant. Les mecs se sont forcément inspirés de « The Last Waltz » pour leur parodie…

Flowr : Tu as d’autres expositions de prévues ?

Richard Bellia : J’en ai une à l’hôtel Pullman de Londres. Il y a des photos sur la musique londonienne sur 17 étages et le 7 octobre je vais en ajouter dans l’accueil et le lobby. On va aussi  probablement installer des grands tirages sur les tables au bar !

Puis je vais exposer à Marseille aussi pour deux semaines à partir du 16 septembre à l’Alcazar. Au niveau des photos exposées, on décide la veille de l’accrochage lesquelles vont être accrochées à quel endroit. Tu affines ta sélection au fur et à mesure de l’accrochage.

 

Flowr : Il y a des groupes ou musiciens actuels que tu n’as pas encore photographiés et que tu rêves de prendre en photo ?

Richard Bellia : Il y en a des constellations, avec des plus grandes étoiles et des plus petites, mais dans des genres de musique différents. Par exemple, je suis persuadé qu’avec un timing correct et un peu d’organisation, en 10 jours à Tokyo, je reviens avec un truc hyper complet sur un sujet, une scène.

Je précise que le livre retrace 35 ans de photos avec 1200 photos, ce qui veut dire en moyenne une photo toutes les trois semaines. Donc dès l’instant où je m’organise pour pouvoir faire plus de photos en moins de temps, c’est bon.

Richard et Pilou sélectionnant les photos de l'expo du Comoedia

Richard et Pilou sélectionnant les photos de l’expo du Comoedia au labo Lynx

 

Concernant qui j’aimerais photographier, je n’ai pas de nom particulier mais peut-être une ou deux occasions ratées. Comme DJ Shadow, que j’ai raté deux fois. Josh Homme de Queens of the Stone Age,  que j’ai raté à plusieurs reprises depuis 2007… Homme c’est typiquement le cas où, avec un peu d’énergie en plus, un peu chance et un peu de jambes en plus (la photo c’est 90 % de jambes), je pourrais avoir deux doubles pages de Queens of the Stone Age qui s’étaleraient sur 10 ans. Puis j’ajoute un peu de Kyuss ou autre et j’ai un volet sur le stoner ! Et là les mecs vont dire « Ok il a vraiment photographié tout le monde »

Pour Joy Division, j’ai juste eu une photo du flightcase dans le bouquin, je l’ai mise entre le premier concert New Order , le début des Happy Mondays, tout le Manchester du début 80. Les Joy Division sont hors champ mais ils sont là, grâce à ce tour de passe-passe. Récemment, j’ai rencontré un des musiciens du groupe qui m’a raconté l’histoire de ce flightcase donc je peux même mettre son histoire sous la photo.

Après, je ne veux pas que le livre soit « Tonton Richard vous raconte une histoire… ». Il ne faut pas non plus que ce soit un trombinoscope. J’ai des photos qui aèrent, ce que j’appelle des photos d’illustrations générales. Je le construis comme un mix, voire comme un repas, un menu où il y a le trou normand, le moment chill out… Comme il fait 5 kilos, tu ne vas pas te l’enfoncer d’un coup !

 

En attendant de pouvoir déguster le bouquin comme un bon repas, voici quelques adresses utiles pour suivre l’actualité de Richard Bellia :

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Pour l’expo au Pullman Hotel, c’est à droite en sortant de la gare Saint Pancras !